Partager l'article ! "Épousailles", roman initiatique, 31ème épisode.: Plusieurs semaines s'étaient écoulées ainsi. Marc n'aurait pu en dire le nombre ...
Plusieurs semaines s'étaient écoulées ainsi. Marc n'aurait pu en dire le nombre exact. L'idée de compter les jours ne l'avait même pas effleuré. Ils se suivaient, tous identiques, indistincts.
Marc avait parfois l'impression, lorsqu'un regain de capacité réflexive l'assaillait, de subir un long lavage de cerveau. Ses pensées s'étaient peu à peu raréfiées. Il vivait un peu comme un animal, se préoccupant seulement d'assouvir, tant bien que mal, ses besoins vitaux, ceux-ci se limitant d'ailleurs au strict minimum. Il se sentait comme suspendu, dans un monde hors du monde, un temps hors du temps.
Ce soir-là, ils s'installèrent, comme à leur habitude, pour fumer dans la lumière vacillante. Marc se sentait particulièrement détendu et serein. Il se fit la remarque que le vide, dans sa tête, prenait paradoxalement, depuis quelques jours, comme une consistance. Il s'était surpris, dans la journée, à désirer ce moment, comme il avait désiré, adolescent, ses nuits d'extase, lorsqu'il quittait un monde étranger pour réintégrer l'univers intérieur.
Au bout d'un moment, le Maître se tourna vers Marc. Le cœur de celui-ci se mit aussitôt à battre plus vite. Quelque chose allait se produire. Quelque chose qu'il pressentait depuis un certain temps, mais dont il ne voulait pas. Quelque chose qui l'effrayait.
Marc pivota lui-même vers le Maître, comme répondant à une muette injonction. Le regard du vieil homme percuta Marc de plein fouet, pénétrant instantanément dans son crâne. Il se sentit défaillir, comme précipité physiquement, inexorablement, vers le Maître. Il fut brusquement saisi d'une sensation indicible d'identité, de fusion, d'abolition de toute distance et de toute séparation. C'était du même ordre, mais bien plus fort, bien plus incontestable que ce qu'il avait vécu, lorsqu'il méditait avec ses camarades de la Vieille Maison.
Son corps sembla se dissoudre, et Marc se trouva tout à coup au milieu du lac. Il était seul, mais la présence du Maître, partout autour comme au-dedans, ne faisait aucun doute. Il semblait à Marc qu'on le guidait de l'intérieur. Il sut qu'il devait observer le milieu du lac. Il n'entendait pas la voix du Maître, mais il savait que celui-ci lui parlait, en une sorte de langage direct, sans sons, s'adressant au centre de son être, par-delà les organes sensoriels communs.
La surface du lac était parfaitement lisse, vierge de toute perturbation. Alors, progressivement, Marc vit se révéler, quelques centimètres au-dessus de l'eau, une Pierre. C'était un roc de la forme d'un menhir, plus exactement d'une flamme à la base élargie, de la taille d'un homme, grossièrement taillé. La marque de chaque attaque d'un hypothétique burin apparaissait nettement, comme luisant d'une étrange clarté.
Marc fut maintenu en une attentive contemplation, durant un temps qu'il n'aurait pu évaluer, ces sens semblant inefficients en ce monde, comme relégués à l'arrière plan. Rien ne venait distraire le recueillement de tout son être. Il n'existait plus que la Pierre au-dessus de l'eau. Il n'entendait rien, mais avait l'intuition d'un puissant enseignement, dispensé, comme une injection directe, quelque part, en son âme.
Il sentit enfin un léger relâchement de sa concentration, comme si la diffusion venait de se terminer. Alors, la Pierre sembla se dilater, ou plutôt sa puissance, son énergie, se manifestèrent en une sorte d'insaisissable radiation, et une voix, qui n'était pas celle du Maître, mais qui éveilla en Marc une lointaine nostalgie, résonna, sur un ton d'extrême compassion :
"Donne-moi ta lumineuse conscience, je t'offrirai l'éternelle lumière"
Les paroles transpercèrent le corps de Marc. Leur sens ne fut pas directement révélé, mais chacun des mots sembla venir éclater en un point précis, donnant vie à une soudaine euphorie. Le cœur de Marc s'ouvrit – il n'aurait pu l'exprimer autrement - et l'essentielle bonté, celle même qu'il avait ressentie sur le plateau, lors de la Révélation, sembla en jaillir, emplissant instantanément l'espace autour de lui. La Pierre, la voix même furent immergées, avec Marc, dans ce bain d'Amour.
Les scènes de sa vie qu'il avait déjà revécues sur le plateau, défilèrent à nouveau, en un éclair. Marc eut alors la certitude de n'avoir pas été seul, cette nuit-là, d'avoir été, dès ce moment-là, dirigé vers l'instant qu'il vivait à présent.
Les contours de la Pierre perdirent ensuite, peu à peu, de leur netteté, mais Marc n'eut pas la sensation qu'elle s'effaçait, plutôt qu'elle se fondait en lui, que la projection extérieure était rapatriée à l'intérieur. Il n'y eut bientôt plus d'image, mais la présence manifeste, au niveau de son cœur, de la même bonté, du même Amour, comme si, désormais, rien ne pouvait l'en amputer. La Pierre et lui n'étaient plus qu'un.
Alors Marc perçut, de manière incontestable, que le moment était venu de quitter le Maître. Il fut comme informé du fait qu'il était temps de retourner dans son pays. La Connaissance en elle-même, c'est là-bas qu'elle pourrait lui être révélée. La Vie se chargerait de le guider pas à pas, de placer sur son chemin des êtres qui, comme le Maître venait de le faire, en son temps et selon sa vocation, lui offriraient, à l'instant juste, l'opportunité d'avancer d'un pas de plus vers la sagesse.
Rien ne serait manifeste, dans cet enseignement, comme rien ne l'avait été depuis l'arrivée de Marc chez le Maître. Aucun savoir authentique, en effet, ne lui serait inculqué, car toute connaissance sommeillait en son cœur, depuis les origines. Chaque rencontre, chaque évènement n'aurait d'autre fin que de mobiliser, d'éveiller et de dévoiler une parcelle de conscience, mais ce serait à lui, à lui seul, que reviendrait la charge de démêler le vrai du faux, l'illusoire du réel, et le risque de s'y perdre, corps et âme, ne lui serait pas épargné.
Devant la Pierre, Marc venait de subir une authentique initiation, ce qui signifiait que sa conscience, son âme, l'essence de son humanité, venait d'être, d'une certaine manière, actualisée, préparée à naître, à se manifester. Mais cette sorte de baptême ne comportait aucune garantie de succès. Marc lui-même, privé de tout secours extérieur et fort de sa seule intuition, aurait, à chaque étape de la voie, à choisir entre la vérité, issue de son seul centre, et l'illusion, affirmée haut et fort par la multitude ignorante. Chaque mise au monde se ferait dans la douleur, et les temps d'illumination et de paix, qui confirmeraient chacune des naissances de Marc à lui-même, ne dureraient que peu de temps. Marc devait savoir que la souffrance serait très souvent son lot, que rien ni personne ne l'inciterait à poursuivre, lorsque les forces lui feraient défaut, et que nul ne viendrait le prendre sous son aile pour l'encourager, dans les instants de doute.
Les images se troublèrent enfin, toutes les informations que Marc venait de percevoir semblèrent se mêler, en un tourbillon auquel il ne put résister. Marc ressentit un profond épuisement et sombra dans un lourd sommeil.
Il s'éveilla après l'aube. Il avait dormi assis, appuyé contre un poteau en bois. Tout ce qui lui avait été révélé, la nuit précédente, restait gravé dans sa mémoire. Il ne fut pas surpris de constater l'absence de la barque, et supposa que le Maître était parti pêcher. Pour la première fois depuis son arrivée, il ne l'avait pas réveillé. Marc se leva et remarqua que son sac était posé, devant la pièce qu'il avait occupée.
Le message était clair, mais Marc eut le plus grand mal à s'imaginer de retour dans le monde. Il avait pensé demeurer éternellement auprès du Maître. Il ressentait pour lui une immense reconnaissance et croyait – désirait, à vrai dire - avoir encore énormément à apprendre de lui… Mais il allait partir.
Il porta son regard vers le lac. Tout au milieu de celui-ci, là même, peut-être, où il avait été transporté la nuit précédente, il aperçut une barque, et son cœur se serra. Il était temps.
Marc chargea son sac sur ses épaules et partit, après un dernier regard circulaire sur cet espace sacré, cet
athanor suspendu hors du monde et du temps, au sein duquel on venait de pétrir son âme, et dont on l'expulsait à présent, comme de bons parents le feraient pour leur enfant chéri, l'incitant à
prendre la route vers un monde qui ne lui épargnerait aucune épreuve.
Voilà ! Ce trente et unième épisode est le dernier qui sera publié sur ce blog. Marc vient de vivre le premier moment-clé d'une aventure, qui ne fait que commencer – nous n'en sommes qu'à la fin du premier tiers du livre. Par la suite, et dans un premier temps, il rencontrera Laure, en un rendez-vous qui leur semblera avoir été programmé depuis les origines et qui signera, pour l'un comme pour l'autre de nos deux héros, l'accession aux premières épousailles – les épousailles avec "l'autre", le "deux". Suivra la longue et douloureuse quête du "moi profond", le retour à "la chair de la chair", les secondes épousailles, avec soi-même, avec l'Amour authentique qui brûle au cœur de chacun de nous. Enfin, la troisième partie du roman entraînera le lecteur dans l'énigmatique dernière phase de l'aventure universelle, les épousailles avec l'Un, la Vie, en lesquelles tous les repères vacillent, où tout ce que l'individu pense avoir appris et compris jusque là, tout ce à quoi il croit avoir accédé, semble tout-à-coup et inexplicablement s'évaporer, où ses dernières illusions lui sont révélées comme telles.
J'ai parfaitement conscience du fait que la lecture sur écran ne permet que difficilement "d'entrer" dans un ouvrage du type de "Épousailles", qui ne peut se révéler vraiment, à mon sens, que par une lecture lente, adaptée au rythme du livre lui-même. J'espère néanmoins que cette présentation aura su éveiller en certains d'entre vous l'envie d'en savoir plus. À ceux-là, à vous qui vous serez procuré le livre, je souhaite un agréable voyage en compagnie de Laure et Marc. J'ose même espérer qu'à l'issue de celui-ci, l'envie vous viendra d'engager avec moi un échange qui ne pourra qu'être fructueux.
Quant à l'avenir de ce livre, il est entre les mains de la Vie, comme le fut son écriture, comme tout, comme ma propre
aventure intérieure, qui se poursuit, bien entendu, et d'une manière de moins en moins prévisible, vers la disparition de l'illusion de l'existence d'une quelconque volonté individuelle, d'une
quelconque capacité à choisir, la cessation de toute opposition à l'expression libérée de la Totalité.
"Épousailles" (ISBN 13 : 9782304015324) est édité par Le Manuscrit (www.manuscrit.com), mais je conserve la
possibilité de cession à un éditeur tiers, sous certaines conditions. Toute proposition en ce sens sera la bienvenue. Vos commentaires pourront également donner du poids à mes
démarches.
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