Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 07:27
 

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"Le Maître" vivait au bord d'un lac. Marc avait eu toutes les peines du monde à le trouver, car personne, dans la région, ne semblait se douter de la présence, à proximité, d'un quelconque sage. Les gens qu'il avait interrogés avaient répondu par des sourires étonnés, avant d'écarter les mains en signe d'ignorance.

Marc avait erré ainsi pendant plusieurs jours, pestant contre Mike et les indications particulièrement imprécises qu'il lui avait fournies, se demandant même s'il n'en avait pas un peu rajouté, afin de compliquer encore sa tâche.

Un après-midi, enfin, alors qu'il s'apprêtait à partir en quête d'un hébergement, et que le découragement commençait à le gagner, un vieillard l'avait abordé en le tirant par la manche. Du moins, Marc avait supposé qu'il s'agissait d'un vieillard, car depuis son arrivée dans ce pays, il avait le plus grand mal à évaluer l'âge des uns et des autres, parmi ces gens toujours souriants et sereins d'apparence, mais subissant, pour la plupart, des conditions de vie difficiles, voire de terribles carences alimentaires.

Marc n'avait d'abord pas saisi ce que lui voulait ce petit homme vêtu de guenilles – nul, depuis son arrivée en Birmanie, ne l'avait accosté pour lui demander l'aumône - mais il avait fini par supposer, à ses gestes accompagnés de rares mots d'une langue inconnue, que l'homme l'avait entendu s'enquérir d'un Maître, et qu'il pouvait le conduire jusqu'à lui.

Marc avait d'abord hésité. Mais il était encore tôt. Si l'homme, comme on pouvait le préjuger, l'entraînait vers une nouvelle impasse, il aurait toujours assez de temps devant lui pour revenir au village et trouver un abri pour la nuit. Il avait donc, docilement, suivi son guide providentiel.

La marche avait duré beaucoup plus longtemps que Marc ne l'avait prévu. Le jour déclinait, lorsqu'ils étaient arrivés, alors que Marc commençait à s'inquiéter d'une éventuelle nuit à la belle étoile, redoutant les attaques de myriades d'insectes de toutes espèces, au bord dudit lac.

Une cabane branlante, sur pilotis, les avait accueillis, appartenant visiblement au vieil homme. Celui-ci avait invité, d'un geste, Marc à poser son sac sur le plancher d'une minuscule pièce, séparée de la salle, à peine plus grande, qui semblait constituer l'espace de vie du vieillard. Puis, l'homme l'avait convié à partager sa maigre pitance, de poisson et de légumes bouillis.

A chaque repas, depuis son arrivée en Birmanie, Marc se remémorait la Thaïlande et son exquise cuisine. Il se demandait alors, dans un sourire, quelle mouche avait pu le piquer, pour le pousser à mettre ainsi un terme, sur un coup de tête, à ce qui ressemblait à de paisibles vacances, pour se lancer dans un tel périple, sur les chemins cahoteux d'un pays misérable. Ce n'était pas raisonnable, vraiment !… En réalité, Marc n'avait pas regretté une seconde sa décision.

Une fois évacuées les sueurs froides provoquées par l'atterrissage approximatif de son avion, sur l'aéroport de la capitale – passage obligé pour tout visiteur occidental – Marc avait eu l'impression de pénétrer dans une sorte d'improbable Éden. Le nombre étonnant de moines, de tous âges et des deux sexes, qui méditaient dans les temples, la profonde dévotion partagée par tous, l'extrême bienveillance dont faisaient preuve tous les gens chez qui il était amené à loger, tout cela tendait à le réconcilier avec l'humanité. Mais, comme en une consternante contrepartie, il éprouvait une secrète honte, lui l'occidental au cerveau débordant de préoccupations de privilégié, à jouir ainsi de la bonté pure qui caractérisait un peuple privé par ailleurs de tout. Marc côtoyait chaque jour la pauvreté la plus cruelle, et il se demandait parfois si sa simple présence, sur ce sol, ne pouvait être interprétée comme une marque de tolérance, voire de soutien, pour l'une des dictatures les plus impitoyables au monde.

Après leur frugal repas, l'homme s'était assis, en silence, sur le ponton qui bordait l'habitation, les pieds pendant au dessus de l'eau. Il avait allumé un cheerot, l'un de ces cigares traditionnels du pays, et était resté là, immobile, jusqu'à la nuit, comme absorbé dans une espèce de contemplation silencieuse.

Marc l'avait observé un moment. C'est à ce moment-là que les premiers doutes l'avaient assailli. Avait-il bien compris les intentions du vieillard, lorsque celui-ci l'avait abordé ? N'avait-il pas simplement voulu lui proposer de l'héberger, pour gagner quelques dollars ?

Marc était finalement entré se coucher, lorsque le jour s'était assombri et que des hordes d'insectes avaient lancé leur offensive. Il avait consciencieusement installé, au-dessus de lui, la moustiquaire qu'il avait eu l'heureuse idée de se procurer, avant son départ de Bangkok, et il s'était rapidement endormi, épuisé par les heures de marche, et la faim qui le tenaillait.

Avant même le lever du jour, le vieil homme avait, sans ménagement, tiré Marc de son profond sommeil, ce que celui-ci n'avait apprécié que fort modérément. L'homme l'avait entraîné vers une barque et, sans lui avoir proposé le moindre petit déjeuner, lui avait fait comprendre qu'il désirait l'emmener avec lui sur le lac. Au fond de la barque, un filet semblait indiquer qu'il s'agissait d'une partie de pêche, dont Marc se serait bien passé, à une heure aussi indue.

Marc avait pensé protester, mais quelque chose, dans les gestes du vieillard, ne souffrait aucune objection. Il avait donc passé le début de la matinée à pagayer maladroitement, se conformant aux ordres de l'homme, pendant que celui-ci lançait habilement le filet, pour en retirer quelques poissons.

Lorsqu'ils étaient rentrés, s'arrêtant au passage pour récolter quelques légumes exotiques, curieusement cultivés à la surface même de l'eau, Marc ne savait plus que penser. L'homme n'avait fait aucune allusion, depuis leur réveil, à la poursuite de la quête du Maître. Il n'avait d'ailleurs parlé de rien. Il semblait avoir repris sa vie, telle qu'il devait la mener avant l'arrivée de Marc, tolérant simplement sa présence à ses côtés et partageant avec lui le travail, la nourriture et son toit.

Ce n'est que bien plus tard, comme l'homme avait repris sa posture au bord du ponton, et qu'un nouveau soir approchait, que l'évidence s'était subitement imposée à Marc : le Maître, qu'il avait cherché en vain pendant des jours et des jours, était assis devant lui !

Il l'avait imaginé, malgré les avertissements de Mike, portant une robe de bonze, vivant dans un modeste temple, respecté et honoré des moines qui l'entouraient. Il avait pensé qu'on l'accueillerait avec solennité, qu'on l'interrogerait sur le sens de sa démarche, qu'on l'autoriserait enfin, après mûre réflexion, à séjourner dans l'entourage du sage, moyennant paiement. Or, le comportement de l'homme qui fumait tranquillement devant sa cabane, n'avait rien de religieux. Il ne semblait même pas méditer, si l'on excluait les longues pauses qu'il s'octroyait, appuyé contre un poteau ou les jambes au dessus de l'eau, et ne disait pratiquement rien.

Pourtant, le simple fait que ce soit lui, qui soit venu à sa rencontre, ne pouvait qu'intriguer Marc. Comment avait-il pu, en effet, se douter qu'on le cherchait ? Comment avait-il su où le trouver ?

Et puis, à l'issue de cette première journée en compagnie de l'homme, et bien que n'ayant rien fait d'autre que de partager son banal quotidien, Marc ne pouvait contester le fait qu'il se sentait déjà différent. A y regarder de plus près, il avait la sensation, difficile à exprimer par des mots, d'être "réuni", comme rétabli dans son intégrité. Sa tête semblait moins pleine, moins bouillonnante, comme libérée, dans une certaine mesure, des multiples pensées simultanées, qui caractérisaient sa lourde tendance à la dispersion mentale.

Marc s'était alors assis lui-même, à quelques pas du Maître qui, sans un regard, avait sorti d'un repli de sa chemise un cheerot, qu'il lui avait tendu en silence. Ils avaient fumé longtemps, dans l'obscurité qui s'installait, chacun contemplant l'horizon devant lui, se laissant simplement imprégner de la sérénité de l'instant et du lieu.

"Épousailles" (ISBN 13 : 9782304015324) est édité par Le Manuscrit (www.manuscrit.com), mais je conserve la possibilité de cession à un éditeur tiers, sous certaines conditions. Toute proposition en ce sens sera la bienvenue. Vos commentaires pourront également donner du poids à mes démarches.

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Par Michel Anvers - Communauté : papierlibre
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