Marc n'était pas laid, il pouvait même, selon les jours, s'attribuer lui-même un certain charme. Certaines filles ne l'avaient d'ailleurs pas repoussé, en leur temps. Mais Marc n'avait rien à dire. Ni au sujet du rugby, ou des motos, ou du dernier film à la mode, ni même au sujet d'une quelconque théorie philosophique. Auprès de Jeanne, Marc n'aurait jamais la moindre chance. A moins de trouver moyen de percer le secret du Martien.
L'heure de Marc sonna un matin, à l'issue d'un cours de philo. Ce jour-là, le prof s'était mis en tête d'initier sa classe au monde nébuleux de la psychanalyse.
Même un fils d'ingénieur des Ponts et Chaussées avait entendu parler de Freud. Ne serait-ce que lorsque son père, affalé dans son divan élimé jusqu'à la trame, s'exclamait en sommeillant, devant un reportage qui y faisait plus ou moins allusion, que "les plus fous ne sont pas ceux qu'on croit !". Mais Marc n'en savait pas beaucoup plus.
Pourtant, quelque chose lui disait que ces "foutaises" et autres "âneries pour intellectuels désœuvrés" avaient quelques chances de l'extraire un jour de cette espèce de torpeur, de désintérêt pour la vie, qu'il ressentait en permanence, au lycée comme chez lui, et qui finissait par l'inquiéter, lorsqu'il la comparait à l'énergie débordante de ses camarades, capables de s'enthousiasmer pour des futilités qui le laissaient sans voix, voire même avec celle de son propre père, que ses activités professionnelles, dont Marc ne connaissait d'ailleurs aucun détail, semblaient combler.
Les gens n'intéressaient pas Marc, hormis quelques exceptions féminines. Leurs préoccupations ne le préoccupaient pas. Mais Marc s'intéressait à l'âme humaine. Il ne parvenait pas lui-même à comprendre ce paradoxe. Peut-être, avait-il fini par conclure, ne s'intéressait-il qu'à sa propre petite personne, mais d'une manière qui lui semblait rejoindre l'Universel, sans qu'il puisse s'expliquer par quel mystère.
Le prof parlait donc de Freud. Et JM avait demandé la parole, que le prof lui avait cédée en soupirant. JM s'était alors lancé dans un exposé détaillé des chamailleries qui avaient opposé, à une époque, Freud à Jung. Carl Gustav Jung.
Marc n'avait jamais entendu ce nom, et il s'apprêtait déjà à l'oublier. Mais la suite avait retenu son attention. D'après JM, ce Jung avait développé toute une théorie, s'appuyant sur l'existence d'un inconscient collectif, sorte de sous bassement universel, dans lequel les racines de chaque être humain s'ancraient, et dont certains éléments pouvaient surgir sans prévenir, parfois, dans les rêves en particulier.
Marc avait senti confusément qu'on touchait là à une conception du monde radicalement différente de celle qu'il subissait au quotidien, depuis sa naissance. Une porte, dont il n'aurait jamais osé soupçonner l'existence, était peut-être sur le point de s'ouvrir devant lui, qui pouvait radicalement transformer son approche de la vie.
A la fin du cours, comme le prof rangeait ses cahiers, les yeux baissés, les épaules lourdes du poids de l'échec et de la honte, Marc s'était précipité à la suite de JM, et l'avait abordé dans le couloir. Ses paroles l'avaient sérieusement ébranlé. Il souhaitait sincèrement en savoir un peu plus.
Marc n'avait pu se dissimuler à lui-même qu'il y voyait, avant tout, une occasion
inespérée de se rapprocher indirectement de la belle et douce Jeanne, de s'extraire pour elle du magma sans intérêt des lycéens scientifiques. Une chance, que la vie lui attribuait enfin, et
qu'il était bien décidé à saisir au vol.
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