Marc eut beaucoup de mal à s'endormir, cette nuit-là. Il ne savait comment considérer l'intrusion de Mike dans sa vie. Peut-être était-ce un fou, un affabulateur ? Ou simplement s'était-il moqué de lui ?
Marc commençait seulement à s'habituer à cette existence de vagabond. Son compte en banque était confortablement rempli et, compte tenu du ridicule coût de la vie dans les campagnes Thaïlandaises, pour un occidental nanti, il lui était arrivé de penser, ces derniers jours, qu'il pourrait poursuivre ainsi sa vie, aussi longtemps qu'il en aurait envie. Rien ni personne ne l'attendait ailleurs, il n'avait aucune raison valable pour changer ses plans.
Mais c'était comme si cet Américain, sorti du néant, venait d'introduire un grain de sable dans des rouages qui promettaient de donner, pour longtemps encore, entière satisfaction. Marc doutait. Marc ne dormait pas. Il hésitait. A bien y réfléchir, ces quinze derniers jours, s'ils l'avaient profondément détendu, n'avaient rien offert de particulièrement palpitant et, l'habitude s'installant, rien ne disait qu'un certain ennui ne risquait pas de gagner, peu à peu.
D'un autre côté, quitter déjà la quiétude et l'insouciance qui lui avaient tant fait défaut pendant vingt ans, pour partir en quête d'un hypothétique sage, qui avait de fortes chances, au pire, de n'avoir jamais existé, ou, mieux, qui risquait de royalement l'ignorer, si d'aventure, un jour, il parvenait à le débusquer, c'était un projet dont la seule évocation l'épuisait. Marc finit par s'endormir, sans avoir pris de décision.
Lorsqu'il entama sa marche, le lendemain matin, les choses lui semblèrent s'être éclaircies d'elles-mêmes. Il n'avait aucune raison objective de modifier ses plans. Il pourrait toujours aviser, en fonction des circonstances.
Des nuages s'étaient amoncelés, pendant la nuit, la chaleur était un peu moins suffocante. Ou bien était-ce qu'il s'y habituait ? Toujours est-il qu'il marcha, toute la matinée, avec plaisir, et oublia rapidement sa curieuse rencontre de la veille.
Lorsque les premières gouttes se mirent à tomber sur lui, Marc leva le nez vers les cieux, pour jouir de cette fraîcheur bienvenue. Il laissa, avec bonheur, la pluie - qui maintenant s'était changée en averse - le tremper des pieds à la tête.
Mais après une demi-heure de ce traitement, alors que le flot redoublait et qu'il commençait à patauger dans la boue, Marc prit conscience qu'il n'avait pas croisé âme qui vive, depuis le matin, comme si les autochtones avaient renoncé à affronter les éléments. Il fut toutefois rassuré de parvenir rapidement au village suivant, où il s'abrita dans un temple.
On lui avait pourtant affirmé, à son départ, que la saison des pluies n'arriverait qu'un mois plus tard environ. Il comprenait mieux les raisons de la promotion dont il avait bénéficié.
Marc pesta un moment contre la société de consommation, puis, dans l'attente ennuyeuse d'une peu probable éclaircie, il laissa vagabonder son esprit. Le sommeil, qui lui manquait, finit par le faire vaciller, et il s'appuya, les yeux clos, contre un pilier.
Il s'éveilla subitement. Des idées bizarres lui traversaient le cerveau, depuis quelques minutes, jusqu'à s'imposer à sa conscience, et l'extraire de sa torpeur. Il y avait un rapport, disaient-elles, entre l'arrivée soudaine de la mousson et sa rencontre avec Mike.
C'était parfaitement ridicule. Ça n'avait aucun sens. Il ne parvint pourtant pas à s'en défaire.
Il tenta de retrouver le fil de son "raisonnement". Ce ne fut qu'au prix d'une longue méditation, qu'il comprit le sens de ses spéculations inconscientes.
L'apparition inopinée de la pluie sur la Thaïlande coïncidait avec sa rencontre avec Mike. Celle-ci l'avait poussé à se demander s'il était juste de poursuivre son expédition, sans tenir compte des paroles de l'Américain. Là se trouvait peut-être la signification de la simultanéité des deux évènements. Car la pluie, qui venait compromettre ses projets, si elle ne lui commandait pas de modifier ceux-ci, l'incitait à approfondir encore sa réflexion. Et sa réponse s'imposa aussitôt à Marc. Ce ne fut pas la pluie qui la lui offrit, mais le regard nouveau qu'il porta sur son désir profond, qui la révéla.
Il avait traversé ce pays. Il avait visité des dizaines de temples, observé la sagesse chez les autres, comme s'il n'avait été concerné qu'en tant que touriste. Or, il n'était pas venu en Asie pour admirer simplement la beauté intérieure des indigènes, mais pour aller à la rencontre de sa propre beauté intérieure. Pour en trouver le chemin.
Marc sentit le regard intense de Mike se poser à nouveau sur lui. Il revécut, dans un demi sommeil, leur long dialogue, et comprit que Mike avait entendu, en lui, un désir qui ne s'était pas encore manifesté à sa propre conscience.
Mike l'avait testé, effectivement, pour savoir quel était le
sens de son pèlerinage, et, l'ayant dévoilé, il lui avait fourni le moyen de le mener à bien. Il n'avait rien expliqué, rien conseillé, s'en remettant sans doute au destin, et c'était là la
marque d'une telle sagesse, qu'aussitôt Marc débuta intérieurement sa quête du Maître. Mike lui avait ouvert la voie, il lui fallait, seul, avec l'aide du destin, cheminer maintenant vers le
but.
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