Mardi 8 septembre 2009 2 08 /09 /Sep /2009 09:52
 

Marc eut beaucoup de mal à s'endormir, cette nuit-là. Il ne savait comment considérer l'intrusion de Mike dans sa vie. Peut-être était-ce un fou, un affabulateur ? Ou simplement s'était-il moqué de lui ?

Marc commençait seulement à s'habituer à cette existence de vagabond. Son compte en banque était confortablement rempli et, compte tenu du ridicule coût de la vie dans les campagnes Thaïlandaises, pour un occidental nanti, il lui était arrivé de penser, ces derniers jours, qu'il pourrait poursuivre ainsi sa vie, aussi longtemps qu'il en aurait envie. Rien ni personne ne l'attendait ailleurs, il n'avait aucune raison valable pour changer ses plans.

Mais c'était comme si cet Américain, sorti du néant, venait d'introduire un grain de sable dans des rouages qui promettaient de donner, pour longtemps encore, entière satisfaction. Marc doutait. Marc ne dormait pas. Il hésitait. A bien y réfléchir, ces quinze derniers jours, s'ils l'avaient profondément détendu, n'avaient rien offert de particulièrement palpitant et, l'habitude s'installant, rien ne disait qu'un certain ennui ne risquait pas de gagner, peu à peu.

D'un autre côté, quitter déjà la quiétude et l'insouciance qui lui avaient tant fait défaut pendant vingt ans, pour partir en quête d'un hypothétique sage, qui avait de fortes chances, au pire, de n'avoir jamais existé, ou, mieux, qui risquait de royalement l'ignorer, si d'aventure, un jour, il parvenait à le débusquer, c'était un projet dont la seule évocation l'épuisait. Marc finit par s'endormir, sans avoir pris de décision.

Lorsqu'il entama sa marche, le lendemain matin, les choses lui semblèrent s'être éclaircies d'elles-mêmes. Il n'avait aucune raison objective de modifier ses plans. Il pourrait toujours aviser, en fonction des circonstances.

Des nuages s'étaient amoncelés, pendant la nuit, la chaleur était un peu moins suffocante. Ou bien était-ce qu'il s'y habituait ? Toujours est-il qu'il marcha, toute la matinée, avec plaisir, et oublia rapidement sa curieuse rencontre de la veille.

Lorsque les premières gouttes se mirent à tomber sur lui, Marc leva le nez vers les cieux, pour jouir de cette fraîcheur bienvenue. Il laissa, avec bonheur, la pluie - qui maintenant s'était changée en averse - le tremper des pieds à la tête.

Mais après une demi-heure de ce traitement, alors que le flot redoublait et qu'il commençait à patauger dans la boue, Marc prit conscience qu'il n'avait pas croisé âme qui vive, depuis le matin, comme si les autochtones avaient renoncé à affronter les éléments. Il fut toutefois rassuré de parvenir rapidement au village suivant, où il s'abrita dans un temple.

On lui avait pourtant affirmé, à son départ, que la saison des pluies n'arriverait qu'un mois plus tard environ. Il comprenait mieux les raisons de la promotion dont il avait bénéficié.

Marc pesta un moment contre la société de consommation, puis, dans l'attente ennuyeuse d'une peu probable éclaircie, il laissa vagabonder son esprit. Le sommeil, qui lui manquait, finit par le faire vaciller, et il s'appuya, les yeux clos, contre un pilier.

Il s'éveilla subitement. Des idées bizarres lui traversaient le cerveau, depuis quelques minutes, jusqu'à s'imposer à sa conscience, et l'extraire de sa torpeur. Il y avait un rapport, disaient-elles, entre l'arrivée soudaine de la mousson et sa rencontre avec Mike.

C'était parfaitement ridicule. Ça n'avait aucun sens. Il ne parvint pourtant pas à s'en défaire.

Il tenta de retrouver le fil de son "raisonnement". Ce ne fut qu'au prix d'une longue méditation, qu'il comprit le sens de ses spéculations inconscientes.

L'apparition inopinée de la pluie sur la Thaïlande coïncidait avec sa rencontre avec Mike. Celle-ci l'avait poussé à se demander s'il était juste de poursuivre son expédition, sans tenir compte des paroles de l'Américain. Là se trouvait peut-être la signification de la simultanéité des deux évènements. Car la pluie, qui venait compromettre ses projets, si elle ne lui commandait pas de modifier ceux-ci, l'incitait à approfondir encore sa réflexion. Et sa réponse s'imposa aussitôt à Marc. Ce ne fut pas la pluie qui la lui offrit, mais le regard nouveau qu'il porta sur son désir profond, qui la révéla.

Il avait traversé ce pays. Il avait visité des dizaines de temples, observé la sagesse chez les autres, comme s'il n'avait été concerné qu'en tant que touriste. Or, il n'était pas venu en Asie pour admirer simplement la beauté intérieure des indigènes, mais pour aller à la rencontre de sa propre beauté intérieure. Pour en trouver le chemin.

Marc sentit le regard intense de Mike se poser à nouveau sur lui. Il revécut, dans un demi sommeil, leur long dialogue, et comprit que Mike avait entendu, en lui, un désir qui ne s'était pas encore manifesté à sa propre conscience.

Mike l'avait testé, effectivement, pour savoir quel était le sens de son pèlerinage, et, l'ayant dévoilé, il lui avait fourni le moyen de le mener à bien. Il n'avait rien expliqué, rien conseillé, s'en remettant sans doute au destin, et c'était là la marque d'une telle sagesse, qu'aussitôt Marc débuta intérieurement sa quête du Maître. Mike lui avait ouvert la voie, il lui fallait, seul, avec l'aide du destin, cheminer maintenant vers le but.

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Par Michel Anvers - Communauté : ecrivains en herbe
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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 07:27
 

11


"Le Maître" vivait au bord d'un lac. Marc avait eu toutes les peines du monde à le trouver, car personne, dans la région, ne semblait se douter de la présence, à proximité, d'un quelconque sage. Les gens qu'il avait interrogés avaient répondu par des sourires étonnés, avant d'écarter les mains en signe d'ignorance.

Marc avait erré ainsi pendant plusieurs jours, pestant contre Mike et les indications particulièrement imprécises qu'il lui avait fournies, se demandant même s'il n'en avait pas un peu rajouté, afin de compliquer encore sa tâche.

Un après-midi, enfin, alors qu'il s'apprêtait à partir en quête d'un hébergement, et que le découragement commençait à le gagner, un vieillard l'avait abordé en le tirant par la manche. Du moins, Marc avait supposé qu'il s'agissait d'un vieillard, car depuis son arrivée dans ce pays, il avait le plus grand mal à évaluer l'âge des uns et des autres, parmi ces gens toujours souriants et sereins d'apparence, mais subissant, pour la plupart, des conditions de vie difficiles, voire de terribles carences alimentaires.

Marc n'avait d'abord pas saisi ce que lui voulait ce petit homme vêtu de guenilles – nul, depuis son arrivée en Birmanie, ne l'avait accosté pour lui demander l'aumône - mais il avait fini par supposer, à ses gestes accompagnés de rares mots d'une langue inconnue, que l'homme l'avait entendu s'enquérir d'un Maître, et qu'il pouvait le conduire jusqu'à lui.

Marc avait d'abord hésité. Mais il était encore tôt. Si l'homme, comme on pouvait le préjuger, l'entraînait vers une nouvelle impasse, il aurait toujours assez de temps devant lui pour revenir au village et trouver un abri pour la nuit. Il avait donc, docilement, suivi son guide providentiel.

La marche avait duré beaucoup plus longtemps que Marc ne l'avait prévu. Le jour déclinait, lorsqu'ils étaient arrivés, alors que Marc commençait à s'inquiéter d'une éventuelle nuit à la belle étoile, redoutant les attaques de myriades d'insectes de toutes espèces, au bord dudit lac.

Une cabane branlante, sur pilotis, les avait accueillis, appartenant visiblement au vieil homme. Celui-ci avait invité, d'un geste, Marc à poser son sac sur le plancher d'une minuscule pièce, séparée de la salle, à peine plus grande, qui semblait constituer l'espace de vie du vieillard. Puis, l'homme l'avait convié à partager sa maigre pitance, de poisson et de légumes bouillis.

A chaque repas, depuis son arrivée en Birmanie, Marc se remémorait la Thaïlande et son exquise cuisine. Il se demandait alors, dans un sourire, quelle mouche avait pu le piquer, pour le pousser à mettre ainsi un terme, sur un coup de tête, à ce qui ressemblait à de paisibles vacances, pour se lancer dans un tel périple, sur les chemins cahoteux d'un pays misérable. Ce n'était pas raisonnable, vraiment !… En réalité, Marc n'avait pas regretté une seconde sa décision.

Une fois évacuées les sueurs froides provoquées par l'atterrissage approximatif de son avion, sur l'aéroport de la capitale – passage obligé pour tout visiteur occidental – Marc avait eu l'impression de pénétrer dans une sorte d'improbable Éden. Le nombre étonnant de moines, de tous âges et des deux sexes, qui méditaient dans les temples, la profonde dévotion partagée par tous, l'extrême bienveillance dont faisaient preuve tous les gens chez qui il était amené à loger, tout cela tendait à le réconcilier avec l'humanité. Mais, comme en une consternante contrepartie, il éprouvait une secrète honte, lui l'occidental au cerveau débordant de préoccupations de privilégié, à jouir ainsi de la bonté pure qui caractérisait un peuple privé par ailleurs de tout. Marc côtoyait chaque jour la pauvreté la plus cruelle, et il se demandait parfois si sa simple présence, sur ce sol, ne pouvait être interprétée comme une marque de tolérance, voire de soutien, pour l'une des dictatures les plus impitoyables au monde.

Après leur frugal repas, l'homme s'était assis, en silence, sur le ponton qui bordait l'habitation, les pieds pendant au dessus de l'eau. Il avait allumé un cheerot, l'un de ces cigares traditionnels du pays, et était resté là, immobile, jusqu'à la nuit, comme absorbé dans une espèce de contemplation silencieuse.

Marc l'avait observé un moment. C'est à ce moment-là que les premiers doutes l'avaient assailli. Avait-il bien compris les intentions du vieillard, lorsque celui-ci l'avait abordé ? N'avait-il pas simplement voulu lui proposer de l'héberger, pour gagner quelques dollars ?

Marc était finalement entré se coucher, lorsque le jour s'était assombri et que des hordes d'insectes avaient lancé leur offensive. Il avait consciencieusement installé, au-dessus de lui, la moustiquaire qu'il avait eu l'heureuse idée de se procurer, avant son départ de Bangkok, et il s'était rapidement endormi, épuisé par les heures de marche, et la faim qui le tenaillait.

Avant même le lever du jour, le vieil homme avait, sans ménagement, tiré Marc de son profond sommeil, ce que celui-ci n'avait apprécié que fort modérément. L'homme l'avait entraîné vers une barque et, sans lui avoir proposé le moindre petit déjeuner, lui avait fait comprendre qu'il désirait l'emmener avec lui sur le lac. Au fond de la barque, un filet semblait indiquer qu'il s'agissait d'une partie de pêche, dont Marc se serait bien passé, à une heure aussi indue.

Marc avait pensé protester, mais quelque chose, dans les gestes du vieillard, ne souffrait aucune objection. Il avait donc passé le début de la matinée à pagayer maladroitement, se conformant aux ordres de l'homme, pendant que celui-ci lançait habilement le filet, pour en retirer quelques poissons.

Lorsqu'ils étaient rentrés, s'arrêtant au passage pour récolter quelques légumes exotiques, curieusement cultivés à la surface même de l'eau, Marc ne savait plus que penser. L'homme n'avait fait aucune allusion, depuis leur réveil, à la poursuite de la quête du Maître. Il n'avait d'ailleurs parlé de rien. Il semblait avoir repris sa vie, telle qu'il devait la mener avant l'arrivée de Marc, tolérant simplement sa présence à ses côtés et partageant avec lui le travail, la nourriture et son toit.

Ce n'est que bien plus tard, comme l'homme avait repris sa posture au bord du ponton, et qu'un nouveau soir approchait, que l'évidence s'était subitement imposée à Marc : le Maître, qu'il avait cherché en vain pendant des jours et des jours, était assis devant lui !

Il l'avait imaginé, malgré les avertissements de Mike, portant une robe de bonze, vivant dans un modeste temple, respecté et honoré des moines qui l'entouraient. Il avait pensé qu'on l'accueillerait avec solennité, qu'on l'interrogerait sur le sens de sa démarche, qu'on l'autoriserait enfin, après mûre réflexion, à séjourner dans l'entourage du sage, moyennant paiement. Or, le comportement de l'homme qui fumait tranquillement devant sa cabane, n'avait rien de religieux. Il ne semblait même pas méditer, si l'on excluait les longues pauses qu'il s'octroyait, appuyé contre un poteau ou les jambes au dessus de l'eau, et ne disait pratiquement rien.

Pourtant, le simple fait que ce soit lui, qui soit venu à sa rencontre, ne pouvait qu'intriguer Marc. Comment avait-il pu, en effet, se douter qu'on le cherchait ? Comment avait-il su où le trouver ?

Et puis, à l'issue de cette première journée en compagnie de l'homme, et bien que n'ayant rien fait d'autre que de partager son banal quotidien, Marc ne pouvait contester le fait qu'il se sentait déjà différent. A y regarder de plus près, il avait la sensation, difficile à exprimer par des mots, d'être "réuni", comme rétabli dans son intégrité. Sa tête semblait moins pleine, moins bouillonnante, comme libérée, dans une certaine mesure, des multiples pensées simultanées, qui caractérisaient sa lourde tendance à la dispersion mentale.

Marc s'était alors assis lui-même, à quelques pas du Maître qui, sans un regard, avait sorti d'un repli de sa chemise un cheerot, qu'il lui avait tendu en silence. Ils avaient fumé longtemps, dans l'obscurité qui s'installait, chacun contemplant l'horizon devant lui, se laissant simplement imprégner de la sérénité de l'instant et du lieu.

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Par Michel Anvers - Communauté : papierlibre
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /Sep /2009 13:45
 

Plusieurs semaines s'étaient écoulées ainsi. Marc n'aurait pu en dire le nombre exact. L'idée de compter les jours ne l'avait même pas effleuré. Ils se suivaient, tous identiques, indistincts.

Marc avait parfois l'impression, lorsqu'un regain de capacité réflexive l'assaillait, de subir un long lavage de cerveau. Ses pensées s'étaient peu à peu raréfiées. Il vivait un peu comme un animal, se préoccupant seulement d'assouvir, tant bien que mal, ses besoins vitaux, ceux-ci se limitant d'ailleurs au strict minimum. Il se sentait comme suspendu, dans un monde hors du monde, un temps hors du temps.

Ce soir-là, ils s'installèrent, comme à leur habitude, pour fumer dans la lumière vacillante. Marc se sentait particulièrement détendu et serein. Il se fit la remarque que le vide, dans sa tête, prenait paradoxalement, depuis quelques jours, comme une consistance. Il s'était surpris, dans la journée, à désirer ce moment, comme il avait désiré, adolescent, ses nuits d'extase, lorsqu'il quittait un monde étranger pour réintégrer l'univers intérieur.

Au bout d'un moment, le Maître se tourna vers Marc. Le cœur de celui-ci se mit aussitôt à battre plus vite. Quelque chose allait se produire. Quelque chose qu'il pressentait depuis un certain temps, mais dont il ne voulait pas. Quelque chose qui l'effrayait.

Marc pivota lui-même vers le Maître, comme répondant à une muette injonction. Le regard du vieil homme percuta Marc de plein fouet, pénétrant instantanément dans son crâne. Il se sentit défaillir, comme précipité physiquement, inexorablement, vers le Maître. Il fut brusquement saisi d'une sensation indicible d'identité, de fusion, d'abolition de toute distance et de toute séparation. C'était du même ordre, mais bien plus fort, bien plus incontestable que ce qu'il avait vécu, lorsqu'il méditait avec ses camarades de la Vieille Maison.

Son corps sembla se dissoudre, et Marc se trouva tout à coup au milieu du lac. Il était seul, mais la présence du Maître, partout autour comme au-dedans, ne faisait aucun doute. Il semblait à Marc qu'on le guidait de l'intérieur. Il sut qu'il devait observer le milieu du lac. Il n'entendait pas la voix du Maître, mais il savait que celui-ci lui parlait, en une sorte de langage direct, sans sons, s'adressant au centre de son être, par-delà les organes sensoriels communs.

La surface du lac était parfaitement lisse, vierge de toute perturbation. Alors, progressivement, Marc vit se révéler, quelques centimètres au-dessus de l'eau, une Pierre. C'était un roc de la forme d'un menhir, plus exactement d'une flamme à la base élargie, de la taille d'un homme, grossièrement taillé. La marque de chaque attaque d'un hypothétique burin apparaissait nettement, comme luisant d'une étrange clarté.

Marc fut maintenu en une attentive contemplation, durant un temps qu'il n'aurait pu évaluer, ces sens semblant inefficients en ce monde, comme relégués à l'arrière plan. Rien ne venait distraire le recueillement de tout son être. Il n'existait plus que la Pierre au-dessus de l'eau. Il n'entendait rien, mais avait l'intuition d'un puissant enseignement, dispensé, comme une injection directe, quelque part, en son âme.

Il sentit enfin un léger relâchement de sa concentration, comme si la diffusion venait de se terminer. Alors, la Pierre sembla se dilater, ou plutôt sa puissance, son énergie, se manifestèrent en une sorte d'insaisissable radiation, et une voix, qui n'était pas celle du Maître, mais qui éveilla en Marc une lointaine nostalgie, résonna, sur un ton d'extrême compassion :


"Donne-moi ta lumineuse conscience, je t'offrirai l'éternelle lumière"


Les paroles transpercèrent le corps de Marc. Leur sens ne fut pas directement révélé, mais chacun des mots sembla venir éclater en un point précis, donnant vie à une soudaine euphorie. Le cœur de Marc s'ouvrit – il n'aurait pu l'exprimer autrement - et l'essentielle bonté, celle même qu'il avait ressentie sur le plateau, lors de la Révélation, sembla en jaillir, emplissant instantanément l'espace autour de lui. La Pierre, la voix même furent immergées, avec Marc, dans ce bain d'Amour.

Les scènes de sa vie qu'il avait déjà revécues sur le plateau, défilèrent à nouveau, en un éclair. Marc eut alors la certitude de n'avoir pas été seul, cette nuit-là, d'avoir été, dès ce moment-là, dirigé vers l'instant qu'il vivait à présent.

Les contours de la Pierre perdirent ensuite, peu à peu, de leur netteté, mais Marc n'eut pas la sensation qu'elle s'effaçait, plutôt qu'elle se fondait en lui, que la projection extérieure était rapatriée à l'intérieur. Il n'y eut bientôt plus d'image, mais la présence manifeste, au niveau de son cœur, de la même bonté, du même Amour, comme si, désormais, rien ne pouvait l'en amputer. La Pierre et lui n'étaient plus qu'un.

Alors Marc perçut, de manière incontestable, que le moment était venu de quitter le Maître. Il fut comme informé du fait qu'il était temps de retourner dans son pays. La Connaissance en elle-même, c'est là-bas qu'elle pourrait lui être révélée. La Vie se chargerait de le guider pas à pas, de placer sur son chemin des êtres qui, comme le Maître venait de le faire, en son temps et selon sa vocation, lui offriraient, à l'instant juste, l'opportunité d'avancer d'un pas de plus vers la sagesse.

Rien ne serait manifeste, dans cet enseignement, comme rien ne l'avait été depuis l'arrivée de Marc chez le Maître. Aucun savoir authentique, en effet, ne lui serait inculqué, car toute connaissance sommeillait en son cœur, depuis les origines. Chaque rencontre, chaque évènement n'aurait d'autre fin que de mobiliser, d'éveiller et de dévoiler une parcelle de conscience, mais ce serait à lui, à lui seul, que reviendrait la charge de démêler le vrai du faux, l'illusoire du réel, et le risque de s'y perdre, corps et âme, ne lui serait pas épargné.

Devant la Pierre, Marc venait de subir une authentique initiation, ce qui signifiait que sa conscience, son âme, l'essence de son humanité, venait d'être, d'une certaine manière, actualisée, préparée à naître, à se manifester. Mais cette sorte de baptême ne comportait aucune garantie de succès. Marc lui-même, privé de tout secours extérieur et fort de sa seule intuition, aurait, à chaque étape de la voie, à choisir entre la vérité, issue de son seul centre, et l'illusion, affirmée haut et fort par la multitude ignorante. Chaque mise au monde se ferait dans la douleur, et les temps d'illumination et de paix, qui confirmeraient chacune des naissances de Marc à lui-même, ne dureraient que peu de temps. Marc devait savoir que la souffrance serait très souvent son lot, que rien ni personne ne l'inciterait à poursuivre, lorsque les forces lui feraient défaut, et que nul ne viendrait le prendre sous son aile pour l'encourager, dans les instants de doute.

Les images se troublèrent enfin, toutes les informations que Marc venait de percevoir semblèrent se mêler, en un tourbillon auquel il ne put résister. Marc ressentit un profond épuisement et sombra dans un lourd sommeil.

Il s'éveilla après l'aube. Il avait dormi assis, appuyé contre un poteau en bois. Tout ce qui lui avait été révélé, la nuit précédente, restait gravé dans sa mémoire. Il ne fut pas surpris de constater l'absence de la barque, et supposa que le Maître était parti pêcher. Pour la première fois depuis son arrivée, il ne l'avait pas réveillé. Marc se leva et remarqua que son sac était posé, devant la pièce qu'il avait occupée.

Le message était clair, mais Marc eut le plus grand mal à s'imaginer de retour dans le monde. Il avait pensé demeurer éternellement auprès du Maître. Il ressentait pour lui une immense reconnaissance et croyait – désirait, à vrai dire - avoir encore énormément à apprendre de lui… Mais il allait partir.

Il porta son regard vers le lac. Tout au milieu de celui-ci, là même, peut-être, où il avait été transporté la nuit précédente, il aperçut une barque, et son cœur se serra. Il était temps.

Marc chargea son sac sur ses épaules et partit, après un dernier regard circulaire sur cet espace sacré, cet athanor suspendu hors du monde et du temps, au sein duquel on venait de pétrir son âme, et dont on l'expulsait à présent, comme de bons parents le feraient pour leur enfant chéri, l'incitant à prendre la route vers un monde qui ne lui épargnerait aucune épreuve.

 

Voilà ! Ce trente et unième épisode est le dernier qui sera publié sur ce blog. Marc vient de vivre le premier moment-clé d'une aventure, qui ne fait que commencer – nous n'en sommes qu'à la fin du premier tiers du livre. Par la suite, et dans un premier temps, il rencontrera Laure, en un rendez-vous qui leur semblera avoir été programmé depuis les origines et qui signera, pour l'un comme pour l'autre de nos deux héros, l'accession aux premières épousailles – les épousailles avec "l'autre", le "deux". Suivra la longue et douloureuse quête du "moi profond", le retour à "la chair de la chair", les secondes épousailles, avec soi-même, avec l'Amour authentique qui brûle au cœur de chacun de nous. Enfin, la troisième partie du roman entraînera le lecteur dans l'énigmatique dernière phase de l'aventure universelle, les épousailles avec l'Un, la Vie, en lesquelles tous les repères vacillent, où tout ce que l'individu pense avoir appris et compris jusque là, tout ce à quoi il croit avoir accédé, semble tout-à-coup et inexplicablement s'évaporer, où ses dernières illusions lui sont révélées comme telles.

J'ai parfaitement conscience du fait que la lecture sur écran ne permet que difficilement "d'entrer" dans un ouvrage du type de "Épousailles", qui ne peut se révéler vraiment, à mon sens, que par une lecture lente, adaptée au rythme du livre lui-même. J'espère néanmoins que cette présentation aura su éveiller en certains d'entre vous l'envie d'en savoir plus. À ceux-là, à vous qui vous serez procuré le livre, je souhaite un agréable voyage en compagnie de Laure et Marc. J'ose même espérer qu'à l'issue de celui-ci, l'envie vous viendra d'engager avec moi un échange qui ne pourra qu'être fructueux.

Quant à l'avenir de ce livre, il est entre les mains de la Vie, comme le fut son écriture, comme tout, comme ma propre aventure intérieure, qui se poursuit, bien entendu, et d'une manière de moins en moins prévisible, vers la disparition de l'illusion de l'existence d'une quelconque volonté individuelle, d'une quelconque capacité à choisir, la cessation de toute opposition à l'expression libérée de la Totalité.

"Épousailles" (ISBN 13 : 9782304015324) est édité par Le Manuscrit (www.manuscrit.com), mais je conserve la possibilité de cession à un éditeur tiers, sous certaines conditions. Toute proposition en ce sens sera la bienvenue. Vos commentaires pourront également donner du poids à mes démarches.

 

 

 

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